Selon d'éminents économistes, les services publics sont essentiels pour résoudre les crises mondiales

Une équipe de 45 chercheurs.euses de renom, co-dirigée par Thomas Piketty, a publié le rapport novateur intitulé « Global Justice Report » (GJR), qui propose une feuille de route pour une prospérité durable au XXIe siècle.

La mise en place de services publics de qualité et le renforcement du pouvoir des travailleurs.euses sont au cœur de cette vision.

Ce plan propose une restructuration radicale de l'économie mondiale afin de garantir un revenu équitable pour tous.tes, de parvenir à une décarbonisation rapide grâce aux énergies renouvelables et de réduire le temps de travail, tout en réorientant les ressources des secteurs polluants et axés sur la consommation vers des services publics essentiels tels que la santé, l'éducation et l'énergie.

Les syndicats de la fonction publique sont particulièrement bien placés pour s'engager dans cette vision transformatrice, y contribuer et aider à la concrétiser.

Les principaux piliers sont les suivants :

  • Convergence des revenus mondiaux : atteindre un revenu mensuel par habitant.e de 5 000 € dans tous les pays, comblant ainsi l’écart de revenus mondial actuel, qui est de 16 fois.

  • Redistribution des richesses : faire passer la part de la richesse totale détenue par les 50% les plus pauvres de la population mondiale de 2% à 30%, tout en réduisant celle de la classe des milliardaires de 6% à seulement 0,05%.

  • Temps et prospérité : permettre à près de 90% de la population mondiale de doubler ses revenus tout en travaillant environ la moitié des heures de travail actuelles.

  • Suffisance écologique : des mesures qui pourraient limiter le réchauffement climatique à 1,8 °C d’ici 2100, ce qui contraste fortement avec les 4,5 °C prévus dans le cadre des politiques actuelles.

  • Transition juste : un modèle combinant une décarbonisation rapide avec une réduction des heures de travail, une baisse de la consommation de matières premières et des transformations profondes des systèmes alimentaires, de l’utilisation des terres et du couvert forestier.

  • Un nouveau Fonds mondial pour la justice : destiné à soutenir des investissements mondiaux massifs représentant en moyenne 10,3% du PIB mondial par an entre 2030 et 2060 (contre moins de 0,4% actuellement alloué à l'aide au développement). Ce financement proviendrait d’un impôt mondial sur la fortune, d’un fonds souverain mondial et d’un impôt mondial sur le revenu ciblant les personnes les plus riches de la planète.

  • Réforme démocratique : mener une transformation et une démocratisation en profondeur du système économique et monétaire international afin de mieux servir la majorité mondiale.

Cette plateforme offre une alternative concrète au statu quo, démontrant qu’une vie décente pour les 99% de la population peut être atteinte grâce à une action mondiale coordonnée et à des politiques publiques progressistes et efficaces.

Matthieu Fayolle, de CFDT Interco, qui a assisté au lancement du rapport avec la délégation de l’ISP, a déclaré : «Après des années de débats sur l’austérité, les coupes budgétaires et le manque de ressources pour les services publics, il est encourageant d’entendre des solutions concrètes et positives fondées sur la justice sociale. »

Parmi ces mesures figurent l’élargissement de la fiscalité sur les méga-riches et les milliardaires, comme celles proposées par Gabriel Zucman, qui a contribué au rapport. L’ISP travaille avec G. Zucman, la FES et d’autres alliés pour faire avancer ces propositions auprès des syndicats du monde entier.

M. Fayolle a déclaré : « L’impôt Zucman finira par être adopté en France, à moins que l’extrême-droite n’arrive au pouvoir, comme l’espèrent de nombreux milliardaires à travers le monde, afin de mettre un terme aux mouvements progressistes en faveur de la justice sociale et de la démocratie. Le débat sur la redistribution des richesses pour financer les services publics est fondamentalement un débat sur la démocratie et le type de société que nous voulons construire. En tant que syndicalistes, nous devons nous engager dans ce travail car il s’agit de choisir entre deux voies : un monde avec plus d’égalité, un accès universel aux services publics et un développement durable, ou un monde marqué par la division, l’aggravation des inégalités, la brutalité, l’autoritarisme et la répression. »

G. Zucman s'entretenant avec Daniel Bertossa, de l'ISP, lors d'un événement organisé récemment à Berlin en collaboration avec la Fondation Friedrich-Ebert-Stiftung.
G. Zucman s'entretenant avec Daniel Bertossa, de l'ISP, lors d'un événement organisé récemment à Berlin en collaboration avec la Fondation Friedrich-Ebert-Stiftung.

Les services publics, les syndicats et la démocratie sur le lieu de travail sont essentiels

Le plan d'action détaillé inclut un programme d'investissement stratégique visant à déployer des services publics de haute qualité pour les ménages à faibles et moyens revenus, aussi bien dans les zones rurales qu'urbaines. Cette initiative constitue le vecteur le plus efficient pour réduire les inégalités socio-économiques. L'étude met en évidence une tendance significative : l'aggravation des inégalités sociales, observée depuis les années 1980 et 1990, s'est accompagnée d'un accroissement des disparités territoriales, notamment entre les zones rurales, les petites villes et les grandes métropoles. Ceci en raison d'un accès inégal aux services publics, notamment l'enseignement supérieur, les soins de santé, les transports, l'énergie et d'autres services publics, ainsi qu'à des disparités au sein des structures sectorielles et professionnelles et de l'exposition au commerce.

On prévoit une augmentation spectaculaire de l'emploi dans les secteurs de l'éducation, de la santé et des services publics au cours de ce siècle, à condition que les investissements publics soient suffisants. Source : GJR.
On prévoit une augmentation spectaculaire de l'emploi dans les secteurs de l'éducation, de la santé et des services publics au cours de ce siècle, à condition que les investissements publics soient suffisants. Source : GJR.

Un autre domaine stratégique est la démocratie au travail, notamment une voix plus forte pour les travailleurs.euses et de meilleures possibilités de négocier de meilleurs salaires et conditions de travail. Le rapport cite des exemples tels que les accords de co-décision en vigueur en Allemagne et dans les pays nordiques depuis les années 1950, en vertu desquels les représentant.e.s des travailleurs.euses détiennent jusqu’à 50% des droits de vote au sein des conseils d’administration des grandes entreprises. Il soutient que des accords similaires pourraient être étendus à tous les pays et à toutes les entreprises.

Le rapport met également en avant le cas de la Suède, qui figurait parmi les pays les plus ploutocratiques au début du XXe siècle, mais où la mobilisation populaire et un mouvement syndical bien organisé ont joué un rôle de premier plan dans la transition vers la démocratie et l’adoption de politiques sociales progressistes. Des transformations institutionnelles et des changements politiques de grande envergure peuvent se produire en un laps de temps relativement court lorsque les pressions sociales en faveur du changement deviennent suffisamment fortes. Le programme social-démocrate — comprenant l’augmentation des dépenses publiques de moins de 10% du PIB à environ 40-50% du PIB au cours du XXe siècle, la croissance soutenue des services publics et la décommodification progressive d’une grande partie de l’économie — a été largement accepté en l’espace de quelques décennies.

Les conclusions reconnaissent que cette vision ne peut être réalisée qu’en construisant un puissant mouvement citoyen – comprenant les syndicats et les partis politiques – suffisamment organisé et efficace. À l’inverse, ce plan offre aux syndicats et autres organisations collectives une plateforme politique concrète pour relever les défis mondiaux du développement et du changement climatique, du commerce et des relations internationales, et, plus largement, de la transformation du système économique et financier mondial afin de faire progresser la justice sociale.

Comment cette vision peut-elle être réalisée ?

Il ne s’agit pas d’un plan politique utopique : le Global Justice Report démontre, à l’aide de modélisations économiques, qu’un avenir durable et équitable est tout à fait réalisable grâce à des politiques publiques progressistes. En s’assurant une majorité nationale, les gouvernements peuvent adopter une double stratégie de politiques pré-redistributives et post-redistributives. Des mesures de prédistribution — telles que le renforcement de la négociation collective, l’instauration de salaires minimums de subsistance et l’extension de la sécurité sociale — garantiraient une répartition initiale équitable des revenus. Parallèlement, des politiques fiscales post-redistributives solides freineraient l’accumulation extrême de richesses, financeraient les besoins communs de l’humanité et les services publics, et permettraient de guérir la planète.

La création d’un Fonds mondial de solidarité pour la justice sociale constitue la pierre angulaire de cette vision. Ce mécanisme serait financé par le plafonnement et la redistribution progressive des richesses extrêmes, en orientant ces ressources vers les besoins collectifs et les biens publics. Une imposition progressive des revenus et de la richesse pour les plus hauts revenus joue un rôle central, avec un double objectif : financer de nouvelles dépenses publiques et améliorer l’accès des ménages modestes au logement et au crédit.

En fin de compte, le Rapport sur la Justice Mondiale offre aux citoyen.ne.s, aux syndicats, aux parlements et aux organismes internationaux une base factuelle pour débattre, contester et déterminer la trajectoire des décennies à venir.

L'objectif est de constituer les majorités nécessaires pour adopter les lois et les politiques requises pour mettre en œuvre ce plan de transformation.

La délégation de l’ISP présente lors du lancement

Le lancement du rapport s’est accompagné d’une série de tables rondes inspirantes et de la présentation de 235 articles connexes – dont certains sur le rôle crucial que peuvent jouer le secteur public, les politiques industrielles, la démocratie au travail et la propriété démocratique. Le projet, codirigé par Thomas Piketty et Lucas Chancel, comprend des contributions de Ha-Joon Chang, Jean Drèze, Isabel Ferreras, Jayati Ghosh, Jason Hickel, Mariana Mazzucato, Branko Milanović, Thomas Piketty, Ingrid Robeyns, Kim Stanley Robinson, Lea Ypi et Gabriel Zucman. Piketty, Zucman et Ghosh sont membres de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises (ICRICT), dont l’ISP est l’une des membres fondateurs et co-président.e.s.

Des représentant.e.s de l’ISP et de l’affilié français CFDT Interco ont assisté au lancement et ont échangé avec des chercheurs.euses et des intervenant.e.s progressistes. À travers leurs interventions et leurs discussions, ils/elles ont souligné la pertinence de ce travail pour les syndicats et insisté sur la nécessité de développer davantage sa dimension relative aux services publics. Des alliés de l’ISP, notamment le Tax Justice Network et Oxfam, étaient également présents.

Les intervenant.e.s ont présenté les moyens par lesquels les pays peuvent réduire les inégalités de revenus, notamment une fiscalité progressive sur les revenus et la fortune, des politiques de salaire minimum, la réglementation des barèmes salariaux dans les secteurs public et privé, la co-détermination et la représentation des travailleurs.euses au sein des conseils d’administration, la limitation des droits de vote des actionnaires individuels dans les grandes entreprises, le soutien à la négociation collective et aux syndicats, ainsi que de nombreux autres outils.

Daria Cibrario, Responsable principale des politiques à l’ISP, a déclaré : «Ce plan nous donne de l’espoir. Il intègre une dimension sociale et s’aligne étroitement sur nos stratégies en matière de justice sociale, de justice fiscale et de reconquête des services publics. Nous souhaitons diffuser ce plan et ses conclusions au sein de notre réseau mondial d’affiliés afin de stimuler le débat et de mettre notre vision et notre action collective au service de la promotion de ce programme en faveur du progrès social. »

Où trouver le rapport et comment participer ?

Le rapport est disponible sur un site web dédié qui présente les voies de distribution et les scénarios climatiques.

Le Global Justice Project est une initiative de recherche collective développée par le World Inequality Lab. Il vise à fournir une plateforme pour stimuler la recherche, l’élaboration des politiques et l’engagement citoyen afin de façonner un XXIe siècle plus juste, plus démocratique et plus durable. Le projet rassemble une équipe de 45 contributeurs.trices. En outre, plus de 200 chercheurs.euses ont participé à la construction de la base de données World Inequality Database utilisée dans cette recherche (voir wid.world/team pour la liste complète). Le projet s’appuie également sur des sources récemment constituées, notamment la World Sustainable Economy-Environment Database, la World Human Capital Expenditure Database et la World Historical Balance of Payment Database.

Ce texte contient des extraits du Rapport Global Social Justice.

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