Il est grand temps que les syndicats prennent au sérieux la crise climatique. Au moment de l'ouverture de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP25) à Madrid, l'ISP a mis à jour sa politique climatique, montrant l'intersection avec nos principaux secteurs et politiques.

Novembre 2019

30 années de discussion et une science irréfutable.

Des preuves de plus en plus évidentes de manifestations climatiques plus graves, fréquentes et extrêmes : sécheresses, inondations, incendies, vagues de chaleurs, ouragans de catégorie 5, tornades, acidification et augmentation du niveau de la mer, fonte des glaces, extinctions des espèces.

Que faut-il de plus pour que nos dirigeants politiques agissent ?

Que faut-il de plus pour que nous agissions ?

Les derniers rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) sont choquants. La crise nous frappe plus tôt que ne le pensaient les scientifiques, sa sévérité est plus grande et elle s’accélère plus fortement que les modèles ne le prévoyaient. Nous disposons de moins de temps encore pour agir et nos besoins sont plus importants.

Après la mobilisation de quatre millions de personnes pour le climat le 20 septembre dans plus de 180 pays, l’étudiante suédoise à la tête du mouvement, Greta Thunberg, a déclaré aux gouvernements et aux chefs d’entreprises du Sommet Action pour climat des Nations Unies du 23 septembre 2019 :

Greta Thunberg

Tout ce qui vous préoccupe, c’est l’argent et les contes de fées que vous racontez sur une croissance économique éternelle [...] Mais les jeunes commencent à comprendre votre trahison. Les yeux de toutes les générations futures sont braqués sur vous. Si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis : nous ne vous pardonnerons jamais.

Il est grand temps que les syndicats prennent au sérieux la crise climatique. Il est également grand temps que le mouvement syndical reconnaisse notre implication dans la crise planétaire. Nous devons accepter notre responsabilité et agir en conséquence.

La crise climatique est symptôme du chaos engendré par le capitalisme où l’avidité, le matérialisme, la consommation et la richesse personnelle sont la définition de la réussite, ce qui engendre une inégalité et une pauvreté massives.

Nous devons reconnaître que les dangers de la mainmise entrepreneuriale couvrent presque tous les aspects du quotidien : les entreprises définissent nos besoins et nos désirs, contrôlent nos fermes et notre alimentation, polluent notre air, notre eau et notre terre, financent les élections de politiques complaisants, déterminent les (quelques) lois et réglementations que nos gouvernements adoptent et mettent en application, déterminent les termes des échanges entre les nations et fabriquent les armes qui servent à dominer et à assujettir.

Les démocraties et les services publics qui soutiennent la démocratie ont été dépouillés au profit des intérêts des entreprises, à tel point que de plus en plus de personnes se sentent isolées et se tournent vers les mouvements d’extrême droite, ce qui entraîne un accroissement du mécontentement, de l’isolement, des inégalités, de l’injustice et de la violence.

Au vu de l’affaiblissement de la force de la main-d’œuvre depuis les années 1970 et de l’intensification de la crise climatique, les syndicats doivent se rendre compte qu’une « transition juste » fondée sur les exigences traditionnelles de sécurité de l’emploi et des revenus nous condamnera à une plus grande marginalisation. Il ne s’agit pas d’établir des partenariats pour obtenir de meilleurs accords avec les entreprises qui sont principalement responsables de la crise climatique (et s’attaquent aux syndicats). Une transition juste et équitable dans le secteur de l’énergie exige que les entreprises prennent la question au sérieux et intègrent les préoccupations sociales et environnementales avant les impératifs de rentabilité.

Il faut s’aligner ouvertement sur les éléments les plus progressistes des mouvements de lutte pour le climat et la justice sociale, selon lesquels la lutte contre l’inégalité systémique et les déficits démocratiques font partie intégrante d’une riposte cohésive à la crise climatique. Notre position doit inclure la justice pour tous, pas uniquement pour les membres de syndicats. Les changements que nous devons apporter sont bien plus importants et profonds que la défense des salaires et des conditions de travail pour nos membres actuels.

Deux approches globales doivent attirer notre attention

La première, selon laquelle le marché doit trouver des solutions et les gouvernements doivent créer un environnement favorable à l’action des entreprises (subventions publiques pour des profits privés). Il s’agit des éléments essentiels des débats actuels de l’ONU sur le financement des ODD, véhiculés par la Banque mondiale, l’OCDE et le G20. Ce concept préconise de laisser les conglomérats bancaires et financiers se servir de leurs outils et de leur expertise pour développer un financement innovant où les fonds publics et privés sont mêlés afin d’atteindre les objectifs de développement. Cette approche implique de prendre des mesures en faveur du climat uniquement lorsque et si elles sont avantageuses pour les entreprises. En outre, elle est synonyme d’une plus grande privatisation.

D’autres estiment par contre que le secteur privé doit prendre les rênes, que nous devons traiter les crises combinées du climat/de l’écologie, de l’inégalité, de la pauvreté et de l’aliénation et de la désaffection politiques selon un nouveau multilatéralisme, avec de nouvelles règles et de nouveaux outils de financement qui donnent le pouvoir aux gouvernements et non pas aux entreprises. Le Rapport sur le commerce et le développement de la CNUCED de 2019 réunit de nombreux volets dans un programme complet et réaliste, préconisant un Nouveau Pacte vert mondial, qui vise à réparer les préjudices de la dominance néolibérale des 40 dernières années. D’autres se rallient à cette approche, mais nous devons renforcer la volonté politique d’effectuer de profonds changements et de remettre en question les puissances bien enracinées, y compris, par exemple, les entreprises pétrolières et charbonnières de l’État. Cette démarche nécessite un engagement plus fort des citoyens dans le renforcement de leurs institutions démocratiques, qui n’ont pas toujours été du bon côté dans les conflits sociaux et environnementaux.

L’action des gouvernements devrait refléter la volonté des citoyens du monde ainsi que le besoin de garantir la survie de l’espèce. Ils devront disposer d’une marge de manœuvre fiscale pour investir massivement dans l’infrastructure climatique et les services publics, pour réduire les émissions de gaz carbonique (atténuation), pour renforcer la résistance afin d’absorber les chocs d’événements météorologiques extrêmes (adaptation), et pour remédier à la perte et aux dégâts importants qui se sont déjà produits, sans dépasser les plafonds de la dette. Les institutions publiques et coopératives disposent d’un potentiel bien plus important. Il est urgent d’effectuer des investissements dans le climat qui méprisent la maximisation des profits et la rentabilité à court terme. Certains pays et agences examinent actuellement de nouvelles règles pour reclasser ce type de dépenses gouvernementales.

Les pays, les régions et les gouvernements locaux ont droit à un soutien financier. Le prix de la grande richesse accumulée par les pays les plus riches est les émissions de gaz à effet de serre. Ces pays ont donc l’obligation historique d’aider à financer les changements dans le monde. Les plans de financement actuels sont trop limités et étroitement liés aux mécanismes du marché et aux modèles économiques qui se sont avérés être des échecs.

De nombreux fonds nécessaires à la mise en œuvre de programmes gouvernementaux sont mis à l’abri dans des paradis fiscaux. Les pays en développement sont doublement affectés par l’évasion fiscale et les flux de financement illégaux.

Que peuvent faire les syndicats ?

L’ISP appelle les dirigeants syndicaux à agir dès maintenant. Le Nouveau pacte vert mondial nous présente une feuille de route pour une transition juste. Nous devons nous assurer que nos membres sont mieux informés et en mesure d’apporter des solutions proportionnelles aux défis. Nous devons également nous mobiliser plus que jamais. Afin de revendiquer de profonds changements systémiques et non pas seulement des remèdes technologiques ici et là. Avant tout, nous devons établir un lien avec d’autres communautés afin de renforcer nos institutions démocratiques.

Tous les travailleurs et les syndicats doivent entreprendre une analyse critique qui observe les questions systémiques dans le temps, et pas uniquement les défis transactionnels des mécontentements d’hier et les accords collectifs de demain. Nous avons besoin d’éclaircissements pour développer notre point de vue et pouvoir agir résolument, en solidarité avec tous les travailleurs. Toutefois, nos points de vue et notre solidarité doivent également toucher les générations futures.

Nous devons envoyer le message le plus ferme possible aux dirigeants politiques, selon lequel les syndicats ne resteront pas les bras croisés alors que les moyens de subsistance de la population active et des futures générations sont vendus à leurs entreprises bienfaitrices. Nous devons leur dire que s’ils n’agissent pas, nous sommes prêts à faire appel à la force collective pour exiger des mesures en faveur du climat.

La stratégie climatique de l’ISP est cohérente avec d’autres domaines de notre travail : les gouvernements doivent agir pour le compte de tout le monde et cela nécessite des outils permettant de procéder aux importants changements nécessaires pour répondre à la menace de la crise climatique. Le pouvoir des entreprises, la déréglementation, les coupes de financement et la privatisation empêchent les gouvernements d’agir résolument et le marché ne résoudra pas la crise climatique mondiale.

Privatisation : Après avoir procédé à la privatisation, les gouvernements ont perdu les connaissances et le personnel principaux ainsi que leur capacité à influencer le développement sectoriel. La pression du secteur privé pour maximiser les profits et obtenir des résultats à court terme a fait d’eux des partenaires inadaptés pour résoudre la crise climatique. En outre, ils sont susceptibles de résister à de nombreux changements systémiques nécessaires.

Commerce : Les gouvernements doivent disposer des outils politiques, financiers et réglementaires pour parvenir rapidement à une société « zéro carbone ». Ces outils sont directement menacés par les régimes commerciaux régionaux et bilatéraux qui sont adaptés à la protection des intérêts des entreprises et limitent la législation et la réglementation gouvernementales qui pourraient « menacer » leurs profits. Les dispositions moratoires ou l’effet cliquet des accords commerciaux empêchent les gouvernements de mettre fin à la privatisation. Des dispositions de neutralité énergétiques empêchent les gouvernements de choisir les sources les plus renouvelables, des dispositions du commerce électronique pourraient signifier que les données sur le climat et sur l’eau sont détenues et commercialisées par les entreprises et que les gouvernements se voient interdire l’inclusion de miles carbone dans leurs politiques d’achat.

Justice fiscale : Le système d’imposition actuel est brisé. De toute urgence, nous avons besoin d’une réforme visant à créer un nouveau système d’imposition dans le cadre de l’ONU afin de traiter la question de l’évasion et l’évitement fiscaux des entreprises et de mettre fin aux paradis fiscaux en vue de s’assurer que les gouvernements ont les ressources dont ils ont besoin.

Migration : Au cours des 10 dernières années, plus de 260 millions de personnes ont été déplacées à cause des catastrophes naturelles et jusqu’à un milliard de personnes supplémentaires seront déplacées d’ici 2050 si la crise climatique n’est pas atténuée. Rien qu’en 2018, près de deux tiers des 28 millions de nouveaux déplacements internes ont été causés par des désastres naturels, le tiers restant étant dû à des conflits. Toutefois les désastres et les conflits étaient intrinsèquement liés à la diminution des ressources naturelles exacerbée par les impacts de la crise climatique. Ainsi, l’approche fondée sur les droits pour la migration de la gouvernance, ainsi qu’une protection internationale renforcée des réfugiés et des systèmes d’asile doivent prévaloir sur la riposte locale, nationale et internationale à la migration et aux déplacements forcés liés au climat.

Genre : Les femmes et les filles dans les pays en développement souffrent des impacts les plus directs du changement climatique. Le changement climatique augmente souvent la charge du travail ménager non-rémunéré, particulièrement lorsque les infrastructures énergétiques, sanitaires et d’eau, la santé et les soins, les transports publics, etc. sont inaccessibles, endommagés ou chers. La pauvreté et les déplacements engendrés par le climat entraînent également une augmentation des mariages précoces et forcés et des demandes de dot. Dès lors, les politiques et programmes favorables à l’égalité des genres doivent être au cœur d’une stratégie climatique et de la réduction des risques de catastrophes et de la prévention.

Les jeunes travailleurs et travailleuses sont probablement plus touchés et, à juste titre, plus inquiets du changement climatique et l’ISP doit prendre conscience de l’injustice intergénérationnelle causée par le changement climatique et faire participer de jeunes syndicats à son travail sur le climat.

Pour l’ISP, des mesures urgentes doivent être prises dans des secteurs clés

Dans le secteur de l’énergie, nous devons mettre fin à la propriété privée de notre infrastructure et de nos ressources. Si nous devons arrêter la combustion de carburants fossiles, les gouvernements doivent investir massivement, pour tous et non pas uniquement pour les personnes qui peuvent se permettre de payer. Il convient de localiser sur place des matières pour répondre aux besoins en énergie renouvelable, à la fois pour créer de bons emplois locaux et pour éviter des chaînes d’approvisionnement longues, socialement dégradantes et à fortes émissions de carbone. Nous devons prendre conscience du fait que les travailleurs et les travailleuses ne demandent pas un plus grand nombre d’emplois dans l’industrie de combustibles fossiles. Ils exigent des emplois plus syndiqués, plus justement payés et relevant du secteur public, dans le secteur de l’énergie renouvelable. Notre riposte ne devrait pas consister à défendre une augmentation de l’utilisation de la puissance nucléaire.

Dans le secteur de l’eau, nous devons mettre fin à la commercialisation de l’eau, à la spéculation et à la privatisation, et exiger que l’accès à l’eau potable soit respecté en tant que droit humain. Nous devons protéger nos ressources naturelles, ne consommer que ce qui est nécessaire et nettoyer ce que nous utilisons. Tous les services des eaux devraient être en mesure de fournir de l’eau potable à leurs utilisateurs. L’ISP soutient les partenariats publics-publics entre les services des eaux, qui visent à renforcer les compétences du personnel afin qu’il puisse gérer les processus et offrir un accès universel. En outre, nous devons anticiper les bouleversements de la crise climatique afin de préserver notre infrastructure et nos services. Étant donné que le secteur de l’agriculture utilise 70 % de l’eau douce disponible, nous devons également soutenir le retour aux chaînes d’approvisionnement alimentaires courtes et biologiques et l’abandon de la gigantesque agro-industrie. Dans la mesure du possible, nous devons refuser l’eau en bouteille et d’autres formes de captation et de privatisation de l’eau.

Dans le domaine des services sociaux et de santé, nous nous devons préparer à plus de blessures et de maladies. Nos hôpitaux et cliniques doivent l’anticiper et s’y préparer. De nombreux professionnels de santé supplémentaires seront nécessaires, d’autant plus qu’il y a déjà une pénurie mondiale. Les premiers intervenants et secouristes seront sollicités plus souvent afin de traiter les situations plus graves. De toute urgence, ils ont besoin d’une plus grande protection, de meilleurs outils et formation ainsi que de la reconnaissance de leurs droits à rejoindre un syndicat et à négocier les conditions de leur emploi.

Les administrations locales et régionales (ALR) seront de plus en plus incitées à répondre aux besoins de la population, puisque plus de la moitié de la population mondiale vit en zone urbaine et les bidonvilles se développent. Soixante-dix pour cent des émissions des gaz à effet de serre sont liées aux villes. Les gouvernements des villes sont de plus en plus responsables de la fourniture de services publics, mais manquent souvent crûment de revenus. Les gouvernements locaux et régionaux doivent être préparés et dotés de ressources pour absorber les coups et pour répondre aux impacts soudains et lents de la crise climatique, y compris l’accueil de populations déplacées.

Le personnel de l’administration nationale travaille dans certains départements/ministères clés qui seront nécessaires pour développer des engagements et des programmes nationaux visant à combattre le chaos climatique (et social), y compris l’élaboration et la mise en œuvre du « Nouveau pacte vert mondial », la réécriture des obligations commerciales, l’établissement de règles d’imposition dans le monde, la définition de finances publiques durables, etc.

Le personnel auxiliaire du secteur de l’éducation et de la culture doit avant tout protéger nos enfants et notre infrastructure culturelle. Ces travailleurs/euses doivent être pleinement intégré-e-s aux plans de réduction des risques de catastrophe et de redressement, car ils seront sollicités en cas d'urgence et à la suite de catastrophes naturelles. Ils ont donc besoin d'outils et de formation pour prévenir et protéger.